Partir en vacances est souvent présenté comme un rituel estival naturel, voire un dû. Pourtant, pour des millions de Français, ce droit fondamental au repos et aux loisirs, inscrit dans le Préambule de notre Constitution et la Déclaration universelle des droits de l’homme, reste un horizon inaccessible.
Loin de concerner uniquement les personnes sans emploi, le non-départ est un phénomène transversal qui touche des travailleurs, des familles monoparentales, des retraités et des indépendants. Entre inflation, complexité administrative, fracture numérique et freins psychologiques, les obstacles se sont multipliés. Il est temps de dépasser les clichés pour comprendre la réalité de ces « non-partants » et identifier les leviers concrets pour garantir un accès aux vacances pour tous, ici en Charentes.
La fin des idées reçues : qui sont vraiment les non partants ?
Contrairement aux préjugés, ne pas partir en vacances n’est pas le marqueur exclusif des personnes en situation de précarité. C’est une réalité qui traverse toutes les couches de la société, y compris parmi ceux qui travaillent.

Avoir un emploi ne garantit pas le départ
Le statut professionnel est un déterminant majeur, mais l’emploi seul ne suffit plus à garantir le départ.
Les travailleurs à faible revenus : de nombreuses aides à domicile, par exemple, font le choix douloureux de ne pas partir. Pour elles, leur véhicule personnel est leur outil de travail indispensable. Partir impliquerait de faire rouler ce véhicule ou de le laisser sans surveillance, prenant le risque d’une panne ou d’un vol qui les priverait de leur revenu à la rentrée. Le risque économique est trop grand.
Les indépendants, commerçants et agriculteurs : ces professionnels, dont les revenus sont variables et le temps de travail extensible, peinent souvent à dégager un budget vacances ou à se libérer sans mettre en péril leur activité.
Les salariés aux congés tardifs : beaucoup de salariés, notamment dans l’industrie ou les services, ne connaissent leurs dates de congés que quelques semaines à l’avance. Or, les « bons plans » touristiques à prix abordables se réservent des mois à l’avance. Cette incertitude les contraint à des tarifs de dernière minute prohibitifs ou à renoncer.
Les chiffres illustrent cette fracture sociale : si les cadres représentent 12 % de la population active, ils comptent pour 21 % des vacanciers et concentrent 37 % des dépenses de vacances. À l’inverse, les employés et ouvriers, bien que majoritaires dans la population active, sont sous-représentés parmi les partants.
Les familles monoparentales en première ligne
Les familles monoparentales, qui représentent un quart des familles françaises, sont particulièrement touchées. En 2022, seulement 36 % d’entre elles sont parties en vacances, contre une moyenne bien supérieure pour les couples.
La raison est structurelle : 36 % des familles monoparentales vivent sous le seuil de pauvreté (contre 15 % pour l’ensemble de la population). Avec un seul revenu et la charge mentale exclusive de l’organisation familiale, le départ devient souvent difficilement accessible.
Une fracture territoriale et générationnelle
Le lieu de vie pèse lourdement : un habitant d’une commune rurale a deux fois moins de probabilité de partir qu’un habitant d’Île-de-France (Crédoc). Paradoxalement, ce non-départ est parfois rationalisé en zone rurale grâce à la présence d’un jardin, là où le besoin d’évasion est vital pour les citadins vivant dans des logements exigus.
De plus, le renoncement touche les enfants : 52 % des parents ayant des enfants de moins de 18 ans ont déjà renoncé à les faire partir en vacances d’été pour des raisons financières.
Au delà du budget : des freins invisibles et complexes
Si le coût est la cause première (60 % des Français ont déjà renoncé à partir pour raisons financières (Ifop 2023)), il ne faut pas sous-estimer les barrières invisibles qui excluent une partie de la population.
La fracture de l’écrit et du numérique
L’accès aux vacances s’est dématérialisé. Or, 10 % des 18-64 ans en France éprouvent des difficultés fondamentales avec l’écrit, soit environ 3,7 millions de personnes. Parmi eux, une personne sur deux est en emploi et deux tiers vivent hors des grandes villes.
Remplir un dossier d’aide, comparer des offres en ligne ou comprendre les conditions générales de vente devient alors un parcours du combattant.
S’y ajoute la fracture numérique : difficulté à trouver des informations pertinentes, appréhension de payer en ligne par peur de l’arnaque, ou impossibilité de comparer les offres quand on a un petit budget et besoin de transports en commun spécifiques.
La charge mentale et les freins psychologiques
Organiser un voyage à petit budget demande une énergie considérable : comparer, anticiper, calculer les coûts cachés (carburant, repas, activités). Cette charge mentale est écrasante, surtout pour les parents isolés.
De plus, partir quand on a « serré la ceinture » génère une angoisse de performance : la peur de se perdre, la peur que la météo gâche le séjour, ou la peur de ne pas « réussir » ses vacances alors qu’elles ont coûté si cher. Ce stress dissuade beaucoup de tenter l’expérience.
L’absence de réseau de solidarité
En 2022, 52 % des nuitées de vacances ont eu lieu dans un hébergement non-marchand (39 % chez des amis ou en famille, 12 % en résidence secondaire).
Ces chiffres révèlent une vérité crue : pour beaucoup, partir est possible uniquement parce qu’ils ont un lieu où loger gratuitement. Pour ceux qui n’ont pas ce réseau (famille éloignée, amis sans résidence secondaire, isolement social), le coût de l’hébergement marchand devient un mur infranchissable.
Les impacts du non départ : plus qu'une simple frustration
Ne pas partir n’est pas anodin. Cela dépasse la simple privation de loisirs.

Santé et bien-être : le départ en vacances permet une déconnexion nécessaire. Son absence contribue à l’épuisement professionnel et à la fatigue accumulée.
Lien social et estime de soi : 67 % des personnes ayant renoncé ressentent de la frustration et un manque. Pire, 11 % mentent à leur entourage en disant qu’ils sont partis, signe d’une honte sociale qui brise le lien.
Inégalités éducatives : pour les enfants, ne pas partir signifie moins de découvertes, moins d’activités culturelles ou sportives, creusant les écarts avec leurs pairs.
Comment agir ensemble en Charentes ?
Face à ce constat, l’immobilisme n’est pas une option. Chacun, à son niveau, peut contribuer à lever ces freins.
Dans notre entourage : soutenir et inclure
Avec 45 % de Français ayant déjà renoncé à partir, il y a forcément des non-partants autour de nous.
Osons en parler sans jugement pour briser l’isolement.
Proposons des solutions inclusives : inviter des familles à des sorties locales, partager des bons plans, ou simplement valoriser les séjours de proximité pour qu’ils ne soient pas vécus comme des « vacances au rabais ».
Pour les acteurs du tourisme : adapter l’accueil et l’offre
Les professionnels et les institutions ont un rôle clé pour rendre les Charentes accueillante pour tous
Accepter les moyens de paiement solidaires : généraliser l’acceptation des Chèques Vacances (ANCV) , qui restent une aide majeure méconnue ou sous-utilisée.
Réintroduire le contact humain : mettre en avant un numéro de téléphone dédié sur les sites web. Un contact vocal bienveillant peut rassurer ceux qui sont perdus face aux réservations en ligne, expliquer les accès ou rassurer sur les conditions d’annulation.
Sécuriser l’itinérance : Pour les personnes éloignées des transports ou peu familières avec les outils numériques, l’information doit être limpide. Indiquer précisément les accès (références de lignes de bus, arrêts exacts, temps de marche) et décrire l’environnement immédiat de l’hébergement (commerces, services, activités à proximité) est crucial pour lever l’angoisse de l’inconnu.
Le rôle pivot des Offices de Tourisme (OT) : les OT doivent être identifiés comme les tiers de confiance capables d’aider à trouver les « bons plans » et d’accompagner les projets de séjour.
Action concrète : que tous les acteurs touristiques (hébergeurs, sites de visite, restaurants) renvoient systématiquement vers l’Office de Tourisme de leur territoire sur leur site internet pour toute demande d’information ou d’aide à l’organisation.
Échappées Solidaires : en avant les dons et les actions !
Le dispositif Échappées Solidaires Charentes permet de collecter des dons. Ces dons sont reversés par l’intermédiaire de Vacances Ouvertes au profit de structures sociales partenaires en Charentes, qui aident au financement de séjours destinés aux Charentaises et Charentais éloignés des vacances.
En Charentes, terre d’accueil, nous avons la responsabilité de faire de nos vacances un droit effectif pour tous, en transformant nos pratiques pour qu’elles soient inclusives, rassurantes et accessibles. Parce que partir, c’est se ressourcer pour mieux avancer, et que personne ne devrait y renoncer.
Sources et références :
- Ifop (2023) : Les vacances des Français , sondage pour la Fondation Jean-Jaurès et l’UNAT.
- INSEE (2022) : Enquête Suivi du Tourisme des Français (SDT) et données sur la pauvreté.
- CRÉDOC (2014-2020) : Enquête Conditions de vie et aspirations des Français .
- ANLCI (2024) : Chiffres clés de l’illettrisme et de l’innumérisme en France .
- Ipsos – Secours Populaire (2016) : Baromètre sur les vacances et la satisfaction de vie .
- Cadre légal : Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), Convention internationale des droits de l’enfant (1989), Code mondial d’éthique du tourisme (1999) et Loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions (1998).

Votre contact :
Catherine Chaillier
Responsable diversité, inclusion et QVCT
06 68 17 19 80
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